dimanche 2 avril 2017

Brundibár : contre la dictature de la médiocrité


Des pyjamas rayés au pas. Départs et arrêts impeccables sous l'autorité d'un pardessus sombre, de bottes lugubres. Un rythme effroyable amplifié par les planches. Les pyjamas s'écroulent, insoutenable vision de l'innommable. Mais un autre rythme naît, grossit, devient vacarme, percussion de petits doigts qui vont entrer en résistance. 

© Pascal Pavani

Portant orgue déglingué, enchevêtrement de barbarie, masque à gaz masque de mort, Brundibár est à la fois homme et machine, homme et système. Son chant, sa musique implacable, écrasent toute autre voix, toute autre voie. Mais les rêves d'enfants sont plus forts que l'horreur.

« Ça n'a pas été facile » est le leitmotiv. Et pourtant voilà sur scène une cinquantaine d'enfants sans expérience artistique préalable qui chantent, interprètent, écoutent et s'écoutent. Suscitent une véritable émotion. 
 
Max Henry a soigné le moindre de détail de mise en scène, le moindre déplacement, la moindre interaction. Même si l'on perçoit chez celui-ci ou celui-là, peut-être plus remuant que les autres, une grande envie de faire l'intéressant et de sortir du cadre, chaque écolier, chaque collégien est pleinement impliqué, professionnel. La poursuite cinématographique, la scène onirique, sont de grandes réussites.

Sous la houlette de Habiba Yassine Diab et à partir du fonds du théâtre du Capitole (ne reconnaît-on pas les pyjamas d'Un Bal masqué ?), les élèves du Lycée Gabriel-Péri ont imaginé et réalisécostumes, masques et coiffures alliant esthétique et fantastique. Travail de l'ombre, anonyme, travail remarquable. 
 
© Dépêche du Midi



Les trois gendarmes, raides comme il se doit dans leur uniforme aux épaulettes barbelées, font un impeccable trio. Les enfants et jeunes adultes de la maîtrise du Capitole, admirablement préparés par Alfonso Caiani, se fondent dans le groupe avec une élégante discrétion. On remarque le laitier truculent de Mélody Cohen, le chat et le chien facétieux et bien chantants d'Alice Ferchaud et de Diane Peyrusse, l'oiseau gracieux d'Éva Boutry. Le déjà fort beau baryton du jeune Timothé Bougon donne son inquiétante autorité à Brundibár.
L'orchestre des élèves du Conservatoire, et son accordéon nostalgique, complète magnifiquement la distribution.




© Valérie Mazarguil





On ne peut que saluer l'engagement, la persévérance, l'énergie de Christophe Larrieu, directeur musical, de Valérie Mazarguil, coordinatrice du projet, et de l'ensemble de l'équipe pédagogique. On imagine aussi ce qu'ont pu être angoisses et découragements. Pour ces écoliers et collégiens, l'enfance n'est pas finie, mais certainement transformée, désormais riche de la rigueur artistique, arme essentielle contre la médiocrité.

Photos © Pascal Pavani, Dépêche du Midi, Valérie Mazarguil
Théâtre Jules-Julien, 29 mars 2017

dimanche 19 mars 2017

Ernani : les lunettes noires de l'émotion


Qu'il soit de Séville ou bien d'Aragon, Brigitte Jaques-Wajeman place la destinée de son Don Giovanni dans un vide. Avec arbres.


Sans unité de lieu ni de temps, Ernani demande de l'astuce ou de longs précipités, de l'imagination ou des toiles peintes de ciels orageux. Au pied de deux grands arbres donc, les bandits sortant à peine de leur sommeil parlent haut, boivent du vin et jouent aux cartes. Point de tombes dans le sépulcre de Charlemagne – à moins qu'il ne repose dans l'une des caisses numérotées entreposées dans ce bunker lugubre. Au palais-prison de Silva, les bancs de la chapelle sont renversés dans un fracas muet à la Playtime
 

L'action semble située sous quelque dictature du XXe siècle, avec ses chemises, cravates, sbires, ninjas, et femmes en tailleur strict. Un Jaruzelski aux lunettes noires sème la terreur. On dissimule son identité et son gilet d'or sous un bomber, un bonnet enfoncé jusqu'aux yeux. Mais la clémence d'un roi honoré avec pourpre et hermine libérera robes et cheveux.


Tamara Wilson et Alfred Kim n'ont pas trouvé l'alchimie requise et semblent réciter machinalement leur partition gestuelle. La première donne cependant une Elvira vocalement très convaincante, tout en nuances. En revanche le second, méconnaissable au regard de son Manrico ou de son Calaf, inquiète dès son air d'entrée, Ernani à la voix râpeuse et au vibrato très prononcé. Même si son italien se teinte çà et là d'accents slaves, Vitaliy Bilyy campe un Carlo impressionnant, particulièrement dans le monologue du sépulcre, secondé par son gigantesque double d'ombre.
 




Les incohérences de mise en scène font que Silva s'appuie sur sa canne au I, puis rajeunit subitement au II bien avant de le dire – L'ira mi torna giovineet, vaincu par la déception, retrouve ses vieilles douleurs et sa canne au IV. Mais dès l'entrée sur scène des lunettes noires, quelque chose se passe. Le phrasé, l'intelligence du rôle, la grande élégance de Michele Pertusi offrent ces instants uniques d'émotion que l'on était venu chercher. 




 

Parmi les seconds rôles, on remarque les très belles interventions de Viktor Ryauzov en Jago.

Admirablement préparés, comme à l'accoutumée, par Alfonso Caiani, les artistes du chœur du Capitole construisent leurs différents personnages par le chant, à défaut de pouvoir les jouer autrement qu'en entrant et sortant. Le jeune chef Evan Rogister s'empare de l’œuvre avec une insolence désarmante, met en valeur tous les pupitres et règle un parfait équilibre entre la fosse et le plateau.


 

Ce Don Giovanni d'Aragon devra subir la sentence d'un commandeur s'invitant à la nuit de noces, surgissant du drap blanc suspendu devant la toile peinte. Le rouge de l'enfer guettait à jardin, mais c'est engloutis par le drap qui s'affale que les amants disparaissent – ou sont prêts à jouer aux fantômes.



Photos © Patrice Nin

Capitole, 12 mars 2017

mercredi 8 mars 2017

Bérénice, partition pour un acteur : porter la pourpre


Défi personnel, besoin de s'exposer, de se mettre en danger, manque de moyens ? Francis Azéma, pieds nus, habillé en lui-même, joue Bérénice en solo. La pourpre drapée, jetée sur les épaules, en fichu sur la tête, ou portée en châle, fait se succéder, s'incarner les personnages. De face, de dos, de profil, depuis la coulisse parfois. Seul, l'acteur est-il vraiment seul ? Les silhouettes entrent, les fantômes sortent, dans un rai de lumière ou un fracas de porte. Les ombres passent dans cette forêt sans feuilles, stérile, derrière ces barreaux de la prison du pouvoir, de la prison de l'amour. S'assoient parfois sur le banc bancal. 
Et dans une salle captivée où pas une toux, pas un mouvement, ne vient troubler l'écoute, le vers est roi, le poème est à nu. Tout simplement beau.

Partition mathématique, où chaque personnage est différent de l'autre. Parfois même sans que la pourpre ne bouge sur le corps. Un accent, un ton, une posture, suffisent. Ainsi Titus est empereur et Antiochus est roi. À l'optimisme d'Arsace s'oppose la gravité de Paulin. Phénice, avec son bon sens et son accent, frise la paysanne de Molière. Mais y aurait-il une difficulté à changer de corps sans caricature ? Bérénice apparaît comme une midinette, idiote peut-être. Le personnage reprend une certaine allure dans la tempête de ses questionnements, dans la tempête des troncs ou des barreaux, mais c'est sans noblesse que la reine quittera les lieux. 

 
La pourpre est abandonnée sur le banc bancal. « Hélas ! »
Qui dit ce « Hélas ! » ? Les six personnages, laissés là, par l'acteur.
 
Photos © Justine Ducat

Théâtre du Pavé, 5 mars 2017

dimanche 26 février 2017

Und : la voix humaine


Une grande statue, hiératique, est posée sur le plateau nu. Mains dans le dos, robe sirène rouge opéra. Accrochées en cercle au-dessus d'elle, des lames de glace brillent et gouttent. Larmes de glace.

 

En retard. La femme attend un Godot. Ressasse l'histoire d'un homme, son café sur la table verte, la botte qui s'enfonce dans le sol, un amant, un mari, un tortionnaire ? Elle est aristocrate, elle est juive. C'est ce qu'elle dit, ou ce qu'elle s'invente. On ne sait pas. La cloche sonne, obsédante. Il y aura bientôt des fracas de vitres brisées, d'explosions, des pleurs, de la fumée. La femme parle, s'interrompt, appelle des fantômes. D'invisibles forces apportent sur des plateaux théière, lettre, bouquet de fleurs jaunes, vase, terre d'une tombe. Plateaux de la pesée des âmes, du jugement dernier ? Les lames de glace, herses, guillotines, s'écrasent au sol au gré de la fonte, clepsydres mesurant le temps restant d'une la vie qui se délite.

C'est une immense scène de folie, beaucoup plus longue que celle de Lucie, que celle d'Ophélie. C'était à l'opéra. La robe sirène est abandonnée : diva défroquée, la Dessay redevient Natalie. Voix chantée troquée pour retrouver un corps, un petit corps aux pieds nus, au crâne chauve, recroquevillé, humain. Une renaissance. Et la voix parlée – magnifique médium – est tout aussi envoûtante.



C'est un défi, une performance physique. Pendant quatre-vingts minutes la comédienne soliloque, juchée sur un tabouret étroit, éclaboussée par la glace qui goutte et se brise. Personne d'autre, si ce n'est Alexandre Meyer aux bruitages et à la musique. Et les fantômes.
Et ce partenaire aléatoire, qui pleut, tombe, se fracasse, surprenant le texte comme le spectateur. Comme pour l'Alceste d'Olivier Py, le décor, là tracé à la craie puis aussitôt effacé, ici glace s'écroulant dans un effrayant fracas final, ne laisse pas de trace du spectacle, de cet éphémère. Seule une nouvelle bête de scène qui se débarrasse de ses faux cils et vient saluer à petits pas de danseuse, pieds nus sur le plateau trempé.

Photos © Christophe Raynaud de Lage
TNT, 25 février 2017

vendredi 3 février 2017

L’Enlèvement au sérail : beaucoup plus pour le Sing que pour le Spiel

Quand il ne regarde pas un film super huit où lui sourit une jeune femme aux cheveux longs bouclés, vêtue d’un chemiser blanc à pois, le Pacha de Tom Ryser joue à la poupée, habillant ses femmes de chaussures à talons, chemisier blanc à pois et perruque de cheveux longs bouclés. Mais l’habit ne fait pas le sentiment.
Le tissu fait-il la mer, les jambes qui courent font-elles le bateau, la voile froissée le naufrage ? Les toiles chargées et appuyées les murs du sérail ? Le sésame pour entrer : une main sur la toile pour passer... du rouge au vert. Mais là, rien, sauf des lits roses à dormir debout. Pour se donner une contenance, les hommes portent tous une arme automatique.



Que faire sur un plateau nu : chanter face public ou singer Tony Manero. Ainsi Pedrillo cultive-t-il le déhanchement et la gestuelle disco, totalement hors de propos et sources d’une sévère dissonance cognitive chez le spectateur mozartien. La fièvre du dimanche après-midi, fort contagieuse, gagne l’ensemble du quatuor, le couple sérieux abandonnant sa noblesse au goulot de la dive bouteille. Étrange bacchanale qui affole même les sous-titres. Murmures dans le public...



Peu de Spiel, mais un très beau Sing. Jane Archibald, Konstanze hiératique, fait passer toute l’émotion par son seul chant. Hila Fahima, voix juvénile et virtuose, affronte crânement les impossibles graves de Blonde ; très à l’aise en scène, elle pallie avec beaucoup de naturel le défaut de direction d’acteurs. L’Osmin de Franz-Josef Selig, belle basse profonde, en impose plus par son autorité vocale que par quelques mimiques qui semblent parfois forcées. Beau Belmonte de Mauro Peter. Seul le Pedrillo de Dmitry Ivanchey est en retrait, desservi par une diction peu idiomatique et des pitreries déhanchées vite agaçantes. Les brèves interventions du chœur sont remarquables, dommage cependant que les dames soient fagotées ! Sous la baguette de Tito Ceccherini, chaque voix, chaque instrument se distingue, on pourra juste regretter quelques menus décalages et un léger manque d’éclat de la banda turca.



Dans sa clémence, le Pacha ne résiste pas à un ultime geste vestimentaire : sa veste noire (sans pois) sur les épaules de Konstanze. Puis il casse en deux son arme automatique - c’était donc un faux, un objet de théâtre !
Parmi les ovations, quelques huées pour ce Pacha et son Travolta.

Photos © Patrice Nin

Théâtre du Capitole, 29 janvier 2017

samedi 24 décembre 2016

Candide : car tout est bien !

Voltaire quitte son voltaire pour saluer la cour à cour. Aurait-il vraiment salué la cour ?

La mystérieuse arche du Concert de Noël n’appartenait donc pas au toit de quelque crèche, mais à ce hangar à étage, à praticables, à estrades, qui fait le tour du monde en une unité de lieu. Trois fois rien évoquent presque tout :  toiles voiles, barrique barque, tréteaux bateaux, ficelles flots, lustre lucre. La neige tombe métaphoriquement. Le séisme fait choir de très fausses pierres et l’anabaptiste se noie dans les dessous. L’énorme baronne est suspendue à sa perruque ; un grand guitariste joue d’une petite guitare et réciproquement. Les moutons rouges, en panier de laine, tricotent. 



Les beaux masques se vautrent dans le fric et la luxure.  De sa main valide, un cadavre remercie qu’on lui remette son bras coupé. Les morts ici ou là sont les mêmes, ils ne sont simplement pas du même côté. Et, parité oblige chez les fripouilles, Vanderdendur est une femme.

C’est drôle mais surtout, grinçant. Car il s’agit bien, comme en 1759, comme en 1956, de dénoncer sous le rire : guerres, massacres, exécutions extrajudiciaires, religions alibis, catastrophes naturelles, ploutocratie, pseudo-science, machisme ordinaire...






James Lowe mène allègrement orchestre et plateau et prenant bien soin de laisser leur place aux jeunes voix. Si le Candide d’Andrew Stenson manque un peu de projection, Ashley Emerson (Cunégonde) négocie jusqu’au cri le très attendu Glitter and be gay. Marietta Simpson fait une truculente vieille monopyge. Et on remarque le beau baryton de Matthew Scollin, particulièrement séduisant dans le rôle de Martin.





Excellent conteur, et logiquement plus modeste chanteur, Wynn Harmon passe de Voltaire à Pangloss par le truchement d’une robe de chambre et de lunettes (car les nez ont été faits...) Jusqu’aux plus petits rôles, la troupe est parfaitement homogène et les artistes du chœur du Capitole s’y fondent en s’en donnant à cœur joie. Et on imagine l’intense travail des habilleuses en coulisses, les changements étant fréquents et rapides.




Musique, chant, danse, costumes, humour... un vrai spectacle de fêtes ? Oui, mais pas seulement. Chacun y lira ce qu’il veut selon qu’il est ou non... optimiste.

Photos © Patrice Nin

Théâtre du Capitole, 22 décembre 2016

lundi 19 décembre 2016

Espæce : décor et des corps

Ils lisent devant un décor qui n’en est pas un, mur gris seulement percé de deux sorties de secours. Ils lisent parce que le mur a affiché « lire ». Ils cherchent dans leur livre parce que le mur a affiché « lire la phrase la plus importante ». Puis ils écrivent au mur, mot à mot, chaque livre devenant une lettre d’une phrase d’un livre.

 

© Victor Tonelli




Corps lisant, corps chantant... décor mouvant. Un peu à cour, un peu à jardin, le mur se meut, entraînant le déséquilibre des corps. Mur décor qui s’approche du quatrième mur, dévorant les corps. Il faudra repousser le mur, décor à corps.

 









Alors le décor prends corps, à leur corps défendant. Décor acteur parmi les
© Christophe Raynaud de Lage
corps figés des acteurs devenus décors. Il tourne sur lui-même, se plie, se déplie, se déploie, se replie. Crée une faille qu’un corps explore ; on redoute la chute du corps. Crée une faille qui se referme sur un corps qui va aller dans le décor. Disparaître.

 






©Christophe Raynaud de Lage






Et l’envers du décor devient décor. L’envers du mur est un mur d’escalade. Ou une bibliothèque remplie de livres blancs. Un livre tombe. Un imprévu livre vivant. Livre qui plie les corps à sa guise, sens dessus dessous.
Et le décor tourne sans fin comme tournaient les portes du château de Barbe-Bleue.

 



Angoisse de la toile blanche, des lampes lucioles inquiétantes du Prisonnier. Celles-ci laissent les traces fluorescentes, rais de vie, vies bientôt rayées.

Il n’y a plus de corps, devenus sans objet. Juste un robot à écrire. Un robot à faire apparaître des E. Errer, écrire, réécrire. Cri... du corps.

TNT, 14 décembre 2016