vendredi 1 mai 2015

Cavalleria rusticana – Pagliacci : chaises pascales et farce tragique


À Pâques dans la Sicile de David McVicar, il fait nuit toute la journée. La place du village tourne, manège de chaises qu'hommes et femmes, tout de noir vêtus, déplacent, rangent et arrangent. Une grande table sort du sol et y retourne. Où est-on ? Dehors, dedans, à l'église, chez la Mamma ? Santuzza est omniprésente, au pilori au centre des chaises, exclue en dehors des chaises, à part, scomunicata.


Trois danseurs incongrus dansent mal lorsque paraissent Alfio et son fouet et reviennent de temps en temps comme un cheveu sur le vino generoso. Il y a des paniers de tomates et les femmes tricotent en rang d'oignons.




La procession et ses statues doivent suivre la rotation de la place dans un mouvement de foule étrange qui marche sans marcher. Et lorsque vient l'heure de s'en retourner chez soi, A casa, a casa, chacun est assis sur sa chaise, femmes bien droites d'un côté, hommes avachis de l'autre, et ne bouge pas. Il y a du Beckett dans ce village (sans arbre).

Marcelo Álvarez boit beaucoup, ouvre les bras, passe son verre fébrilement d'une main à l'autre, grimace et roule des yeux – Turiddu a du mal à se défaire de ses tics de ténor. Eva-Maria Westbroek semble mal à l'aise dans sa Santuzza et si le médium est chaud, les aigus deviennent vite désagréables. Cependant le duo de la dispute est dramatiquement fort, même si bizarrement, à son acmé, le couple s'enlace tendrement – Beckett sans doute. Alfio monolithique de George Gagnidze, Lola de Ginger Costa-Jackson au plumage aguicheur plus beau que le ramage et Mamma Lucia bien chantante de Jane Bunnell, qui reste hélas très distanciée, comme sans émotion.




Le vide laisse place à une pléthore d'accessoires, le noir à la couleur, le statique au mouvement, l'abscons à une véritable vision. Comment cependant croire qu'il s'agit de la même place du même village ? Elle ne tourne plus.
David McVicar prend le parti du buffa : le théâtre dans le théâtre est farce avec vrais pagliacci, tartes à la crème, poulet marionnette et amant dans le frigo. L'issue sera d'autant plus sidérante.
C'est un Prologue kitsch avec paillettes, veste rose, cheveux gominés, micro et pitreries de clowns Dalton. Plus anecdotique et léger que véritable réflexion sur l'artiste.
Les saltimbanques arrivent en Chevrolet cabossée et à dos de (vraie) mule, celle-ci trottant certainement aussi vite que celle-là. Nedda enlève comme toujours ses chaussures, n'aguiche pas Tonio, mais fait sa lessive – de lingerie tout de même, pendant que Canio est parti à la taverne, visible et vivante en fond de scène.



Patricia Racette porte aussi bien la robe presque sage de Nedda que l'habit de clown et le tutu de Colombina. Sans altérer son chant, elle danse et joue vraiment la farce comme ses trois comparses clowns et on y croit, comme le faux public sur scène. Pourquoi s'est-elle entichée de ce Silvio très pâle et très mal fagoté (Lucas Meachem) ? Mystère. Le Tonio de George Gagnidze serait presque plus séduisant. Beppe (Andrew Stenson) est curieusement mis en retrait, sauf lorsqu'il protège la recette de la soirée des enfants turbulents et voleurs. Sa romance d'Arlequin est finement chantée dans un environnement de pur buffa pourtant peu propice à la rêverie.



Marcelo Álvarez continue à boire en Canio ce qu'il n'avait pas éclusé en Turiddu et, l'ivresse aidant, oublie ses gestes stéréotypés. Recitar !  commencé à la table de maquillage – Tu se' Pagliaccio dit Canio à son double du miroir – et terminé devant le rideau, comme si la comédie était déjà finie, est particulièrement émouvant, belle ligne de chant sans trémolos ni sanglots.



Canio ou Pagliaccio, théâtre ou vie, lard ou cochon, le spectateur de scène comme le spectateur de salle doutent jusqu'au bout. Ils croiraient presque que le double meurtre est doublement faux.

Photos © Cory Weaver / Metropolitan Opera

Metropolitan Opera Live in HD, 25 avril 2015

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